Case départ

L’innocence,
Ce n’est pas demain,
Ce n’est pas la dernière fois que je t’ai vu
Ce n’est pas le couteau planté dans le coeur de ta mère
Ce n’est pas la ligne blanche de poudre sur la table de la cuisine
Ce n’est pas la mer à boire
Ce n’est pas les sous-entendus de Rochard que je ne comprends pas
Ce n’est pas les insultes répétées du voisin à ma voisine
Ce n’est pas le braquage de Zacharia en Allemagne il y a quelques mois
Ce n’est pas la voix étouffée au téléphone d’Espagne qui me répète qu’elle m’aime.
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L’armoire est tombée. Il était temps. Depuis des mois que j’avais prévenu. C’est dans cette chambre en haut du chalet toute faite de bois, avec une fenêtre sur la vallée et la montagne. Cette chambre où je t’ai caché des semaines, quand je te pensais mon trésor. Je la voulais nue, j’avais demandé qu’on dégage l’armoire. Et pour tant je l’aimais bien, pleine de linges propres avec des petits sachets de lavande. Tu me diras, elle est juste tombée. Nous étions absents, nous étions loin. Caroline téléphona pour nous le dire. J’ai ri. Tu m’as pris la main. Je rappelai Caroline pour lui demander d’aller chercher Mathias et ses gars pour l’emporter, ou tout au moins la déplacer. Et je t’ai dit : « Et si on ne rentrait pas ? »
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Retournons à la case départ sans passer par la case prison. Maintenant pour m’endormir, je rêve à cette case départ, où je me sentais si bien. Et j’imagine comment ça aurait pu se passer autrement, et ça me rend bien. Tu vas me dire que ça, c’est vivre en dehors de la réalité. En fait, la réalité se passe dans mon cerveau. Cette case départ, c’est l’île où je me réfugie et tu sais quoi, je vais y rester. Toujours, et après mon dernier souffle, je vais demander à y être enterrée.
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J’ai commencé à fumer avec Vanessa. La plus dévergondée, c’était elle. Elle couchait avec des garçons depuis l’âge de douze ans. Jusqu’au jour où elle a été embarquée pour une tournante. Ils l’ont massacrée sale, elle devait avoir seize, dix-sept ans et quasiment tout le quartier l’avait déjà fourrée. Mais la tournante, franchement, c’était autre chose. Quand elle revint de là, rien ne paraissait sur son visage. Nous continuâmes à fumer dans la cour, les garçons continuaient à lui parler dans un seul but. Elle riait, s’habillait, parlait de la même façon, comme une fille que tout le monde veut parce que tout le monde l’a possédée. Comme ces filles dans certains films. Comme ces filles qui cachent si bien leurs fêlures que si peu voient. Ils pensent qu’elle ne ressent rien. Tout ça, ça allait bien jusqu’au jour où un des garçons présents le jour fatal que personne ne considéra comme fatal, vint me parler. Il s’avança vers moi et me donna rendez-vous pour dans l’après-midi, dans un lieu si loin de la cité que je n’avais aucune idée de là où il se trouvait.
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Ma vie est trop courte pour faire du pain au levain. Et je le fais tous les jours. Ta vie est trop courte pour laver mon linge à la main. Et tu le fais toutes les semaines.
Notre vie est trop courte pour aller au supermarché, et toi, tu adores ça à t’en perdre dans les allées, et en te cherchant, je crois toujours que tu as été enlevé par des extra-terrestres. Mon coeur s’arrête de battre, je suis comme saisie d’un sirop. Ça colle dans mon corps.
La vie est trop courte pour être immobilisée par la peur. Et pourtant, combien de fois le temps est-il passé sans que je ne puisse rien faire dedans, tétanisée, figée, engluée de sirop.
La vie est trop courte pour ne pas aimer, et je les vois assis sur le rebord en béton, sans aimer, sans être aimés.