Coronavirus – chronique 3

Je reviens chez moi, en vélo. Sans savoir. Dans l’après-midi, la cadre appelle pour signifier que le cattp est fermé jusqu’à nouvel ordre.

– Et les patients ?

Les mots du président me saisissent : il nous parle comme si nous étions débiles.  Et pas mal de gens prennent le relais sur Facebook en intimant ce que nous devons faire. Ils ne savent pas que nous ne sommes pas sourds. Ils éprouvent le besoin de lancer des injonctions en mode répétitif sur leur mur. Ils ne veulent pas notre bien, mot à prendre avec des pincettes, ils doivent jouir d’agir en maîtres du bien. Ils imaginent sans doute qu’ils sont plus intelligents (ou plus à l’écoute des ordres du supérieur ) que leurs « amis » et qu’ils doivent leur remalaxer les ordres pour qu’ils comprennent. Ou ont-ils peur que les Français ne restent pas chez eux. Or si eux, les donneurs d’ordres, auto-Kapo déclarés, se confinent, ils sont protégés, non ?

Le lendemain, la rue est plus déserte que déserte, il y a des groupes de migrants, petits Marocains mineurs, agglutinés, certains portent des masques tombés sur le cou. L’un d’eux me hèle de l’autre côté de la rue.

J’entre dans l’église saint-Bernard, ouverte ! Dedans, personne. Je m’assois au premier rang devant l’autel. Je ferme les yeux, respire, au calme. Les migrants crient, dehors.

En sortant, ils sont là, se criant les uns sur les autres. Des traces blanches au bord des lèvres, les yeux injectés de sang, ces cheveux gras qui descendent sur la nuque. Ils se rapprochent comme s’ils allaient en venir aux mains. Ce qu’ils feront quand la came manquera.

Rester vivants au détriment de rester humains ? Ceux qui détalent à la campagne, en multipliant les messages moralistes sur Facebook, chouette une association va assurer les maraudes pour les SDF, oh que la mer est belle !

La caissière est, elle, là, la boulangère et le boulanger aussi, masques et gants de rigueur. Seul l’épicier arabe ne porte rien, et, avec lui, je discute. Un peu, chaque jour.

Devant ma porte, les éternels jeunes qui vendent du shit. Sauf qu’aujourd’hui, ils ne sont que deux. L’un d’eux s’approche, masqué :

– Tu me reconnais ?

– Car on se connaît ?

– Oui, on se connaît.