Te souviens-tu ?

Tu es né en France, te souviens-tu ?
La lune était blanche, je me souviens
Et ton père revenait de la chasse. Il était parti à l’aube.
Moi, je m’étais préparée pour aller à la cantine.
Comme chaque matin depuis que la guerre avait été déclarée. On devait les nourrir, les gars qui revenaient du front. J’adorais l’ambiance des cuisines, j’adorais ceux qui y travaillaient et les gens qui avaient tellement faim.
Il y avait un petit manchot que j’aidais à manger. C’était un peu farfelu.
Tu es né au milieu des outils de ton père, te souviens-tu ?

Tu étais tout mou comme une nouille, te souviens-tu, César ?
J’arrosais les plans de tomates quand le soleil touchait la cime de la montagne et que je eprdis les eaux.
Je hurlai et je vis la silhouette de ton père en ombre chinoise, son chapeau sur la tête et sa main dessus pour qu’il ne tombe pas. Car il courait, il courait vite tant il avait envie de te voir.
Tu es né avec une dent ce qui nous fit rire. On s’est dit que tu deviendrais dentiste et si la guerre continuait, ça servirait au village pour les gens du front.
Tu étais blond comme les blés de juillet, te souviens-tu ?

28/06/24

écrit dans mon atelier d’écriture en psychiatrie… GHU-Paris

Toute la vie

Et avec cette chaleur, j’ai enlevé mes vêtements et ouvert les fenêtres. Il n’y a pas un souffle d’air. La brume recouvre les toits et l’horizon. C’est comme si j’avais pris l’avion dans la nuit. Hier il pleuvait, hier il y avait du vent et il faisait frais. Puis ce matin, la brume de chaleur a pris possession du paysage. Et il y a la moiteur. Tout l’été, je t’ai demandé si tu voulais partir avec moi. Tu n’as pas répondu. J’ai renoncé. Et c’est l’été qui, finalement, est venu à moi. Toujours sans toi.
Et sur le sable, à la plage, je chante une chanson de Joe Dassin que j’ai tellement écoutée et je me dis que le temps n’existe pas, car toute la vie sera pareil à ce moment,
Que toute la vie je t’aimerai et prends conscience que ma vie est contenue dans une chanson.

La seule issue

– Et tu ne la reverras jamais ?
– J’ai adoré cette fille.
– Comment tu l’as rencontrée ?
– J’ai été manger une pizza orientale le trente et un et je suis sortie taxer une clope à un des mecs qui tiennent les murs. Et je l’ai vue marcher.
– Elle marchait seule ?
– Elle marchait pour accoucher.
– Comment ça ?
– Elle en était à neuf mois et dix jours, son médecin lui avait conseillé de marcher.
– Donc elle marchait. Dehors ? Un trente et un… Et le père ?
– Y a pas de père.

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Elle s’en aperçut et elle rougit. Son souffle se suspendit et se transforma en un râle d’animal pris dans les maillages d’un piège. Un long silence, un très long silence, un si long silence se fit. Nous vivons dans une ville où les habitants cultivaient la peur du silence ; ils parlaient pour ne rien dire, du moment que leurs paroles polluaient le silence. La place accordée au silence la choqua, la choqua positivement ; elle put laisser le râle se répandre jusqu’à ce qu’il s’éteigne comme les ricochets d’un galet sur l’eau. Elle se sentit légère. Si légère qu’elle remercia l’événement de son absence et elle me serra dans ses bras pour lui avoir donné un cadeau : être là sans un mot.

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Dis-moi si tu serais d’accord pour vivre comme ce putain de chat sacré. Mais pour toujours, hein ? Chat, toi et moi. Tôt dans la nuit, on se coucherait enlacés. Dormons pour mieux nous aimer. Assis, debout, allongés, avec délectation. Tranquilles, nous défierons le monde entier.

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Cette fille dit : « Non » comme une enfant, comme l’enfant qu’elle était avant de tomber, on dit ça pour ceux qui entrent en prison. Cette fille avait dit « non » le jour où elle flingua son père. Et personne ne lui donna de circonstances atténuantes car elle s’était offert le silence, le silence sur la raison de l’homicide. Elle laissait voir ses seins comme l’enfant qu’elle était restée. La prison, ça fige la maturité des êtres.

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Cette nuit qui avait commencé tôt puisque c’était l’hiver, elle prit le bus, presque à contre-coeur, et pourtant Zahia ne faisait presque rien à contre-coeur. Cette nuit-là, elle se rendit à l’atelier d’écriture au quartier des bougnoulis de Paris. Elle s’assit à côté d’un homme vêtu d’une doudoune. «  Que faisait-il là » se dit-elle dans sa tête. Son visage comme ciselé de la dentelle de Calais, un regard plein de douceur et il était bien un homme, ses cuisses fortes en muscles, son torse enrobé de ses pneus de doudoune. Comment un mec aux mains fines comme on en voit dans certains salons avait-il atterri ici ? « Cheveu sur la soupe », Zahia se dit qu’elle allait le surnommer. Pourtant, c’est elle que les Iroquois auraient pu nommer ainsi. Et si lui, c’était elle ? Mais à l’envers ? Venant d’ailleurs, se sentant d’ailleurs, ils s’étaient tous deux éloignés du point de départ, avaient traversé la rue, quitté leurs amarres pour se retrouver côte à côte dans un bus. Il la sentait à côté de lui, en la sentant très présente, si présente qu’il eut peur de ne pas pouvoir se lever et s’éloigner d’elle sans ressentir un manque tel qu’il serait impossible de vivre.

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Cuisiner, c’était la seule issue pour elle. Il était parti avant l’aube, comme à chaque fois que le bateau repartait. Dans la matinée, le général de la nouvelle armée arriverait et la trouverait à l’oeuvre. Comme à chaque fois que l’autre regagnait la haute mer. Et ce n’est pas ce que tu crois. Même si je vois déjà tes yeux briller. Elle avait pris l’habitude de concocter des petits plats pendant l’absence du marin. Et c’est ainsi qu’elle en vint à en parler au général. Qui lui devait nourrir ses troupes qui oeuvraient en secret. Ce jour-là allait être différent. Mais elle ne le savait pas. Elle finissait la première étape du travail en repensant à Léa qui n’aimait pas les recettes de ce livre que j’adorais. Il entra, il ouvrit le paquet qu’il portait et elle découvrit l’uniforme, l’uniforme qu’elle allait désormais porter.

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Nous avons chaviré quand nous naviguions vers les vingt heures. Jack nous surplombait du mât, nous qui jetions en vain les corps morts par-dessus bord. Nous arrivions sur les Caraïbes, certains d’entre nous plongeaient. Nous découvrîmes le rivage que nous explorerions tantôt, nous dirigeâmes nos regards vers lui. Nous soufflâmes enfin.

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La porte était hors d’usage. On avait mis toutes les clés dans la serrure. Impossible de l’ouvrir. C’était pénible car Génie était derrière. Génie était un gars sympa, un peu taiseux et je me demandais toujours si derrière son sourire, ne se cachait pas une immense tristesse. Génie s’appelait ainsi parce qu’il était très intelligent. Ça tombait bien. Il était enfermé sur son lieu de travail et il commençait à faire nuit. Je me disais que chacun allait repartir chez soi et qu’il allait rester là seul. Du coup, je me décidai à rester derrière la porte. Il m’était impossible de laisser quelqu’un seul dans le désarroi et d’ailleurs je ne comprenais toujours pas comment les autres pouvaient le faire.

– Génie, tu es là ?
– Oui, me dit-il.

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« La bière est-elle dans le fût ? » Non mais quel abruti celui-ci à me poser une telle question. Quand je poussai la manette, il éclata de rire. Car… Rien. Nous étions seuls au bar depuis le matin. Et comme d’habitude il ne se passait rien. Les gars arrivaient quand ils revenaient des quais. Comment Jérôme que j’ai traitée d’abruti quelques lignes plus haut avait-pressenti le vide du fût ? Etait-il descendu à la cave ? Avait-il touché la manette ? C’était la première fois qu’il me laissa bouche bée : il avait raison. Je m’étais trompée face à lui et à cet instant, la main droite posée sur le cuivre de la manette, mon regard sur lui changea.

Case départ

L’innocence,
Ce n’est pas demain,
Ce n’est pas la dernière fois que je t’ai vu
Ce n’est pas le couteau planté dans le coeur de ta mère
Ce n’est pas la ligne blanche de poudre sur la table de la cuisine
Ce n’est pas la mer à boire
Ce n’est pas les sous-entendus de Rochard que je ne comprends pas
Ce n’est pas les insultes répétées du voisin à ma voisine
Ce n’est pas le braquage de Zacharia en Allemagne il y a quelques mois
Ce n’est pas la voix étouffée au téléphone d’Espagne qui me répète qu’elle m’aime.
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L’armoire est tombée. Il était temps. Depuis des mois que j’avais prévenu. C’est dans cette chambre en haut du chalet toute faite de bois, avec une fenêtre sur la vallée et la montagne. Cette chambre où je t’ai caché des semaines, quand je te pensais mon trésor. Je la voulais nue, j’avais demandé qu’on dégage l’armoire. Et pour tant je l’aimais bien, pleine de linges propres avec des petits sachets de lavande. Tu me diras, elle est juste tombée. Nous étions absents, nous étions loin. Caroline téléphona pour nous le dire. J’ai ri. Tu m’as pris la main. Je rappelai Caroline pour lui demander d’aller chercher Mathias et ses gars pour l’emporter, ou tout au moins la déplacer. Et je t’ai dit : « Et si on ne rentrait pas ? »
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Retournons à la case départ sans passer par la case prison. Maintenant pour m’endormir, je rêve à cette case départ, où je me sentais si bien. Et j’imagine comment ça aurait pu se passer autrement, et ça me rend bien. Tu vas me dire que ça, c’est vivre en dehors de la réalité. En fait, la réalité se passe dans mon cerveau. Cette case départ, c’est l’île où je me réfugie et tu sais quoi, je vais y rester. Toujours, et après mon dernier souffle, je vais demander à y être enterrée.
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J’ai commencé à fumer avec Vanessa. La plus dévergondée, c’était elle. Elle couchait avec des garçons depuis l’âge de douze ans. Jusqu’au jour où elle a été embarquée pour une tournante. Ils l’ont massacrée sale, elle devait avoir seize, dix-sept ans et quasiment tout le quartier l’avait déjà fourrée. Mais la tournante, franchement, c’était autre chose. Quand elle revint de là, rien ne paraissait sur son visage. Nous continuâmes à fumer dans la cour, les garçons continuaient à lui parler dans un seul but. Elle riait, s’habillait, parlait de la même façon, comme une fille que tout le monde veut parce que tout le monde l’a possédée. Comme ces filles dans certains films. Comme ces filles qui cachent si bien leurs fêlures que si peu voient. Ils pensent qu’elle ne ressent rien. Tout ça, ça allait bien jusqu’au jour où un des garçons présents le jour fatal que personne ne considéra comme fatal, vint me parler. Il s’avança vers moi et me donna rendez-vous pour dans l’après-midi, dans un lieu si loin de la cité que je n’avais aucune idée de là où il se trouvait.
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Ma vie est trop courte pour faire du pain au levain. Et je le fais tous les jours. Ta vie est trop courte pour laver mon linge à la main. Et tu le fais toutes les semaines.
Notre vie est trop courte pour aller au supermarché, et toi, tu adores ça à t’en perdre dans les allées, et en te cherchant, je crois toujours que tu as été enlevé par des extra-terrestres. Mon coeur s’arrête de battre, je suis comme saisie d’un sirop. Ça colle dans mon corps.
La vie est trop courte pour être immobilisée par la peur. Et pourtant, combien de fois le temps est-il passé sans que je ne puisse rien faire dedans, tétanisée, figée, engluée de sirop.
La vie est trop courte pour ne pas aimer, et je les vois assis sur le rebord en béton, sans aimer, sans être aimés.

un crapaud dans la mare ?

Près de la fenêtre, je regarde la nuit et j’écoute le froid. Le temps disparait comme les battements de mon coeur ralentissent. Le silence m’enveloppe. Une ombre de l’autre côté de la vitre. Dedans. Une bougie va s’allumer, tout est présent, le passé a été englouti depuis que j’ai quitté le chef d’oeuvre en cours, et le futur n’est pas.
Cependant je le sais une bougie va être allumée. Elle s’inscrira en tant que premier moment du temps à venir.
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Un soir, le roi tapa à sa porte. Elle ne répondit pas. Il recommença, entendant le petit loquet. Il dit : « Ouvre-moi, belle fée. » Elle ouvrit et là, il la découvrit en larmes, elle toujours à fond, toujours sur le coup, toujours gaie. Il lui demanda :
– Que t’arrive-t-il ?
– C’est le soir.
– Tous les soirs ?
– Oui, mais entre si les pleurs ne t’effraient pas.
– Non, cela ne m’effraie pas. Dis-moi si je peux y faire quelque chose.
– Entre d’abord.
Il s’assied sur la liseuse, à côté de la cheminée.
– Tu me racontes ?
– C’est un sort que ma mère m’a lancée à quinze ans.
– Mais pourquoi qu’est-ce qui lui a pris ?
– Elle était en rage à l’époque.
– Et il n’y a rien à faire ? Un génie dans une lampe ? Un crapaud dans une mare ?
– Je serai délivrée le jour où j’embrasserai un homme que j’aime.
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J’aime tellement t’imaginer m’emmener dans une clairière en un début de mois de juillet. J’aime tellement le voir en image dans mon cerveau quand je ferme les yeux. Et la vivacité de ces visions conscientes et désirées est si vive qu’elle balaie la moisissure de ton absence. Car,
c’est une question de temps, l’absence
et non d’espace.
une question d’étirement temporel
et non d’une béance.
Tout de toi a acquis l’expérience.
C’est ainsi que j’aime cette clairière que j’ai créée mentalement pour t’y retrouver. J’y suis toute pleine de mon être, défaite de l’échancrure de la culpabilité qui a été la cause de tous mes malheurs. Les odeurs, cette sorte de pénombre douce, le tapis de mousse, mes poumons s’élargissent, alvéoles gonflées, c’est bon sans le poids de ces actes que je n’ai jamais commis, et qui me furent reprochés. Jour après jour jusqu’au jour où j’eus l’idée de disparaître de la terre. En moi résonnaient les litanies des listes ce que je n’ai pas fait. Ce que je n’avais pas fait.
Oui, je n’avais pas mis le pantalon rose, parce que je ne possédais pas de pantalon rose.
Oui, je n’avais pas versé d’argent sur le compte de cet individu parce que je ne possédais pas d’argent.
Oui, je n’avais pas menti à mon prochain, alors oui, les larmes étaient montées à mes cils, oui ma voix avait été douce face à la colère et le sourire n’avait pas quitté mes lèvres.
Oui, j’avais saisi mon crayon en vain, presque chaque jour pour y déposer de la poésie.
Oui, il n’y avait pas d’édifice suite à mon labeur, oui c’était quelques feuilles colorées.
Oui, ma mère m’en voulait de ne pas avoir su trouvé la sécurité, elle me chargeait de sa peur. �Alors c’était bien depuis toujours pourquoi on me disait que je devais être autrement que ce que j’étais.
Avec un pantalon rose, riche, salope avec cette feinte mièvrerie qui donne l’impression aux hommes d’être forts alors qu’ils ne savent qu’aboyer.

Un orang-outan chez moi

Des cercles barrés descendent du ciel et rebondissent sur la pelouse verte. Le vent est arrivé subitement un matin. J’eus peur de ce soudain emportement. Les feuilles déguerpirent en une seconde et nous plongeâmes dans une marée de berlingots, nous nous envolâmes dans des serpentins de guimauve.
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Aujourd’hui j’ai un orang-outan avec moi. Il m’a suivie jusqu’à la maison. Au départ, il était loin puis, il s’est rapproché. Quand je me suis retournée, j’ai cru que j’hallucinais, que j’avais bu trop de café, que mon mec échangé mon bout de cbd avec du shit. Je me suis un peu approchée et non, je ne rêvais pas : c’était bien un jeune singe exactement comme le tatouage d’Audrey. Ses grands yeux s’écarquillèrent. Il avait peur. Alors je lui parlai et me retournai pour continuer ma promenade. Et arrivée devant la porte de chez moi, je l’invitai à entrer. Il se laissa apprivoiser tout en gardant quelque temps son regard inquiet. Maintenant je le prends avec moi, c’est pourquoi aujourd’hui j’ai un orang-outan avec moi.
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Fred vivait dans la rue. La peur de perdre sa maison le tenait au ventre depuis si longtemps qu’il décida de la quitter pour enlever cette peur. Et à partir de ce jour-là, il fut heureux et il ne le dit à personne. Car il savait qu’ils voudraient le faire disparaître s’il avouait sa joie de ne pas avoir ce pourquoi tant de gens devenaient dingues. Personne ne savait où il allait se réfugier la nuit. Ça, c’était la quintessence de la liberté. Y a quelque jours Hannah lui avait confié son bébé et Fred aimait s’en occuper. Tout deux passaient des soirées ensemble, planqués du monde. Fred savait qu’Hannah reviendrait, mais il ne savait pas quand, il savait qu’elle était partie tuer son proxénète. Enfin !
Certaines histoires se résolvent ainsi. Par une balle dans la tête.
Quand elle revint, il lui proposa de s’asseoir à côté de lui.
Avant qu’ils se mettent à parler, il tint à l’emmener dans la station-service. Elle choisit une table près de la fenêtre, il la rejoignit en tenant un gobelet en carton dans chacune de ses mains.
– Vas-y, dis-moi.
– Te dire quoi ?
– Pourquoi tu ne l’as pas fait ?
– Comment tu sais que je ne l’ai pas fait ?
– Ton regard, ta démarche, ton odeur.
– Tout ça ?
– Raconte-moi.
– Sinon tu ne me rends pas mon bébé.
– Exactement.
Elle sourit, car elle sut que la prochaine fois, elle n’irait pas seule et qu’elle tirerait sur l’enfant de salope qu’elle avait fui après avoir rencontré Fred dans la même station -service.
– Je n’ai pas appuyé sur la gâchette car au moment où j’allais le dégommer, une petite fille est entrée dans la pièce. Et je l’ai regardée, ça m’a bloquée. Je ne pouvais pas le tuer, pas devant un témoin, encore moins une enfant.
– C’était la sienne ?
– Non, ce n’était pas la sienne.
– La tienne alors ?
– Comment tu sais ?
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Avant cette histoire de mains, tu avais commencé par les baisers. Des baisers rouges pour aller droit au but. Tu ne faisais pas d détour, pas dans tes actions. Je me souviens de cette abeille à ta chemise, et bien sûr, tu oserais la délicatesse à la prendre, car tu balançais cet éclat de rire, en te foutant de tout sauf des détails, sauf de la manière, tu m’achetais des espadrilles rouges, et tu approchais tes lèvres du col de mes robes, robes que tu tançais du regard, à notre époque, ça ne se portait pas tant que ça, les échancrures dans le dos. Nous usions le temps, filant comme une étoile filante, et ça faisait ud chaut, tu m’extirpais de ma solitude, tu arrachais les boutons de ma robe, tu arrachais les pétales de mes insomnies, tu défrayais la chronique.

Le détonateur

Au lieu de continuer à parler, je vais crier, hurler, taper du pied. Nabi m’avait choquée de sa vérité tranchante qui me nettoya de tous les mensonges dont on m’avait bourré le cerveau. J’aimai l’épée nue de ses mots m’extirpant du brouillard inconfortable dans laquelle mon enfance m’avait plongée. Nabi avait dit : « L’Occident désamorce l’émotion » avec une rage qui me rendit à la nudité de vivre, qui me donna l’impulsion de révéler mes enragements à la grande lumière. Alors, Nabi, c’était donc ça : le désamorçage de ces gens, la froideur d’un père aux élans de l’enfance, la nôtre, l’indifférence en échange de l’apparence de la bienséance, ils désamorcent la bombe en la détachant du détonateur. Je suis le détonateur, je suis le poète qui décolla le faux pansement que tu avais mis sur ton coeur. Et maintenant j’en suis fière.

Pas de détour

Je range ma maison avant que le printemps arrive. Une horde d’enfants va débarquer et je m’arrange pour cacher toutes les preuves de ta venue.
Je range le jardin où tu as planté des petits arbustes et des légumes pour que nous puissions manger des tomates cet été.
Je range ma voiture car le gitan vient la récupérer demain.
Je range la cabane au fond des bois, près de l’étang car la fille du voisin y vient le week-end prochain.
Je range ma tête car elle s’est mangé un coup.
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Cet homme est dangereux. Il a sauté sur la fille pour l’étrangler. Elle lui a mis un coup de pied dans les burnes et l’assomma avec un livre qui s’est trouvé sous sa main. Et ironie du sort ! Le titre sur la couverture écrit en jaune sur fond noir, c’était : « Cet homme est dangereux. » Il s’évanouit. Il aurait dû se méfier d’elle. Il ignorait qu’elle avait passé dix ans à tapiner. Et oui ! Pourtant ça se voyait dans son regard qu’elle avait un putain de vécu. Le principal souci de cet homme, c’est qu’il ne voyait pas les autres. Car, pourquoi lui avait-il sauté dessus ? Aucune raison. Juste son cerveau qui s’allumait de façon imprévisible et jamais il ne se posait de questions sur son attitude. Pourtant son dossier était épais. Elle se releva, en se dégageant de son corps. Elle prit son téléphone : « John, ça y est. Il est K.O. »
Puis,
elle alluma une cigarette qu’elle fuma à la fenêtre ouverte sur le lac majeur : un lieu beau et chiant. Tout ce qu’elle aimait. John débarqua avec son acolyte. Ils ficelèrent l’homme et l’embarquèrent. Un homme se croyant dangereux devrait toujours se méfier d’une inconnue qui l’accoste.
Elle rit et se servit un double whisky. Ça, c’était fait.
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Avant cette histoire de mains, tu avais commencé par les fleurs. Des fleurs rouges pour aller droit au but. Tu ne faisais pas de détour, pas dans tes actes. Je me souviens de cette fleur à ta chemise, et bien sûr, tu oserais la chemise à fleur, car tu balançais cet éclat de rire à la vie, en te foutant de tout sauf des détails, sauf de la manière, tu m’achetais des fleurs encore et,
tu approchais tes lèvres du col de mes chemises, chemises que tu tançais du regard, à notre époque, ça ne se portait pas tant que ça, les chemises. Nous usions les trains, filants comme notre train de vie, et ça faisait du chahut, tu m’extirpais de moi, tu arrachais les boutons de ma chemise, tu arrachais les pétales des fleurs, tu défrayais la chronique.
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Un homme dont le col était relevé se détacha du platane ; elle reconnut son père. L’enfant lâcha la main de sa mère et courut vers lui. Elle détourna le regard. Évitant la vision de l’effusion. Ils ne s’étaient pas vus depuis dix ans. Elle ignorait comment il les avait retrouvés. Elle était partie sans laisser d’adresse. Elle avait quitté la ville sans prononcer un mot. Et là, les bras ballants, elle se demanda comment son fils avait eu cet élan, en une seconde. Ce pouvoir de cet homme sur son petit, elle en frissonna.

Retournons à la vie

Quand j’étais une planète, je prenais soin des rayons du soleil et je tournais en toupie autour d’une autre planète. Tout ça mûe par la conviction que c’était en vain. Personne ne nous avait révélé la raison de cette miraculeuse harmonie. J’avais envie de savoir. Mon amie m’invita à regarder un jeune homme : « Il t’a regardée de là où il est, il t’a guettée, puis il t’a attendue. »
Et alors ? Elle dit : « À toi de le regarder. » Le jeune homme semblait guéri.
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Retournons à la vie, la vie qui nous a été prise ce matin d’automne où les flics sont arrivés alors que nous étions planqués dans cette maison depuis quatre ans.
Retournons à la vie, la vie qui nous avait été promise quand nous étions entrés dans cette armée.
Retournons à la vie, la vie que nous avions prise à certains pour notre liberté,
pour défendre notre langue,
cette langue unique, toi qui m’avait dit : « Notre langue, c’est nous. »
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Ce jeune homme est joyeux et taquin. Car il sait que c’est un réel défi de poser sa joie dans la grisaille de cet hiver teinté du bleu des masques qui ne servent à rien qu’à vérifier notre docilité.
Il me rappelle cet homme que j’ai rencontré loin de tout dans un endroit digne d’Alcatraz et qui souriait tout le temps l’air de dire : « Ils n’auront jamais mon sourire » et quel sourire ! Il gardait en lui une éternité, un je ne sais quoi de pichenette au passage du temps, une innocence nécessaire à la résistance au cynisme ambiant. Par ce clin d’oeil, le jeune homme te dit : « Ne t’en fais pas. » La joyeuseté est une arme de courage, elle te permet de garder la foi et l’énergie, et de se faufiler entre les gouttes de pluie.
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Tu pleures. Es-tu triste ? Que t’est-il arrivé ? Tu as une bouche en coeur qui est un appel à la vie. Qu’est-ce qui peut te faire souffrir alors que tu arbores tes lèvres en forme de brioche , comme si la vie était moelleuse, comme si la vie pouvait être facile.
Je sais on cache les larmes, car la tristesse est interdite, comme si les émotions étaient bannie.
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L’homme lui prit la main droite sous la table. Elle lui dit : « Ta peau est sèche. » C’était un endroit où on n’avait pas le droit de se toucher. Les surveillants y veillaient. On ne se touche pas, on ne se touche pas le bout des doigts. L’homme lui prit la main et elle avait souri, car c’était comme aux jeunes âges où se prendre la main, c’était important.
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Si quelqu’un met ses pas dans les miens, il ira sur le chemin de la forêt pour me trouver. Les pas ne sont visibles qu’à certains. Ce sont les pointillés qui mènent à l’autre, l’autre dont on voit les pas. J’ai fait beaucoup de route pour aller à l’autre. Puis, je me suis installée dans les bois. J’avais arrêté d’attendre, j’avais arrêté de suivre des pointillés, des pointillés comme des points de suture, comme si le lien à l’autre pouvait recoudre ce qui avait été défait et coudre ce qui n’avait pas été cousu. Comme si mettre son pas dans les pas de l’autre pouvait tisser un lien, un lien vrai.
Le docteur lui tendit l’ordonnance en l’enveloppant d’un doux regard. Il prit la feuille de ses bouts de doigts ensanglantés. Il avait escaladé le mur jusqu’aux barbelés. C’était qu’il voulait s’évader pour aller jusqu’à la montagne. Ils l’avaient repris, ils lui avaient rasé les cheveux et maintenant il regardait la télé.

Et le ciel devint rouge

Une fée vint au château avec un tigre blessé à une patte. Le roi, amoureux de la fée, lui accorda son hospitalité, lui assurant qu’elle pouvait rester tant qu’elle voulait. Au fil des jours, qui devinrent des semaines, la fée soigna la patte, armée d’une patience surhumaine, en même temps c’était concevable vu que c’était une fée. Elle l’aida à affronter l’agressivité que la douleur provoquait chez l’animal. Quand elle s’approchait de lui, il cherchait à la mordre. Mais il ne la mordait pas. Car elle s’avançait avec une douceur chargée de confiance et de fermeté. Elle connaissait les secrets des blessures, ce qui était très rare à cette époque.

Le roi possédait un secret et personne n’était au courant. Cet homme ouvert, joyeux, généreux qui aurait pu penser qu’il cachait quelque chose ? Il aimait une fée, elle s’appelait Fata. Elle détenait le don de provoquer des rencontres engendrant l’amour durable entre deux êtres. Cependant l’ironie du sort faisait que le roi n’avait pas le droit de vivre son amour pour elle. Elle voyageait par monts et par vaux s’occuper du coeur des autres, en oubliant le sien. Elle tenait à son amitié pour le roi qui l’accueillait au château, mais elle repartait toujours accomplir sa mission. Le roi gardait son chat, et lui apportait son attention et sa tendresse.

Fata la fée aimait le roi. Qui ne le savait pas. Alors, elle se baladait de village en village, écoutant les autres avec bienveillance, le visage souriant et les yeux brillants. Leur coeur, ainsi libéré de leur chagrin grâce à leur parole et son attentive écoute, se rendait disponible à l’amour. Fata souffrait d’un handicap : elle ne parvenait pas à se croire aimable. Alors, elle taisait son amour pour lui. Jusqu’au jour où elle dût rester pour la nuit chez une de ses collègues qui la démasqua et lui dit :
– Je te vois amoureuse du roi et je te vois prisonnière de ton secret.
Fata pleura à chaudes larmes ce qui lui allégea le coeur.
Sa collègue continua :
– Et le roi t’aime, ce qui fait de vous deux, deux abrutis.
Fata repartit le lendemain vers le château, le coeur empli d’espoir.

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Les cerisiers fleurissaient sous la pluie. Georges désirait prendre la nouvelle respiration dans ses bras. Oublier le poids de la tristesse qui l’avait enveloppé tout l’hiver. Mais alors que la pointe des fleurs émergeaient des bourgeons, il sentait l’envie de se dévêtir de cette enveloppe qui l’avait empêché de bouger pendant des mois. Il envisageait un espoir nouveau comme sa tristesse l’avait été. Et tout en se remettant à rêver, il se surprit à flâner, repoussant au lendemain ses obligations. Il remarqua qu’il se détachait du devoir. Il se laissait aller à goûter la beauté des arbres à nouveau blancs, à se nourrir de leur renaissance, à ressentir cette paix gonfler son corps.

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L’arc-en-ciel me fit passer dans l’autre monde. Le tourbillon de la nouvelle vie me happa. Les frissons de l’ascension me firent décoller et je saisis le serpent qui surgit devant moi. Le souffle ravagea les mauvaises herbes et la mer se souleva en un tsunami phosphorescent. J’arrachai un champignon et plaçai son chapeau sur la tête du serpent. Avec une jubilation toute enfantine. On aurait cru que j’avais pris un acide. Je rentrai dans le circuit tel un labyrinthe, quittant tout de ma vie d’avant et le le ciel devint rouge.